Sunday, October 22, 2017

Compte-rendu de lecture - The Precious Raft of History



The Precious Raft of History: The Past, the West and the Woman question in China est un ouvrage écrit par Joan Judge, publié en mars 2008 par la Stanford University Press. Actuellement professeure à l’université de York à Toronto, Joan Judge est une auteure spécialiste de la presse et de la représentation de la femme dans la Chine du début du XXème siècle. The Precious Raft of History est son troisième ouvrage et a pour thème les différents archétypes féminins au tournant du XXème siècle. L’auteure, cependant, ne se contente pas de lister les catégories assignées aux femmes mais articule son étude sur la façon dont les individus et la société de cette période ont étudié, utilisé les figures féminines de l’histoire de la Chine et comment cette étude a eu une influence sur les femmes du XXème siècle. Aux notions de la question de la femme et de la biographie historique, s’ajoute le facteur de l’Occident et de ses propres représentations féminines. Ainsi, Joan Judge lie la femme, le passé et l’Occident dans un triangle de réflexion sur la représentation féminine, son évolution et sa place dans la sphère publique. Le titre de l’ouvrage est une métaphore comparant l’Histoire et ses récits biographiques de femmes à un radeau auquel les individus du XXème siècle s’accrochaient afin de définir la femme de leur époque. Le développement de l’ouvrage est divisé en trois chapitres, eux-mêmes divisés en deux parties qui chacune se concentre sur un archétype et les études faites autour de celui-ci. Le premier chapitre aborde la vertu féminine avec l’archétype de la femme chaste et celui de la femme publique. Le deuxième s’intéresse à la femme de talent et à la mère de famille ainsi qu’à leur place dans la nouvelle nation chinoise. Enfin, le troisième chapitre se concentre sur l’héroïsme féminin global, ses exemples chinois et occidentaux et les nouveaux paradoxes qui émergent entre la fin de la Chine impériale et le début de la globalisation.  

Dans son premier chapitre, l’auteure s’intéresse à la vertu féminine, la pureté et la loyauté, et à la pression sociale qui l’accompagnait et la rendait obligatoire pour chaque femme. Elle met en lumière le phénomène de culte autour de la femme chaste qui s’est développé durant les dynasties Ming et Qing, un culte étonnamment tardif alors même que les notions de chasteté et de loyauté marital sont des notions fondamentales mentionnées dans les premiers textes classiques chinois. Ce culte de la chasteté féminine a engendré une très forte pression sociale et morale sous laquelle les femmes devaient vivre et parfois par laquelle elles devaient mourir. En effet, dans de nombreux cas, cette chasteté exigée poussait des jeunes femmes, veuves (« chaste widows ») ou de jeunes veuves/fiancées (« faithful maidens ») à vivre dans l’abnégation totale, à se mutiler ou même à se suicider afin de rester pures et loyales à leurs époux ou fiancés. Ces cas ont existé tout au long de l’Histoire chinoise mais, pendant la dynastie Qing et particulièrement à la fin, ont été simultanément encensés et critiqués. La chasteté de la femme en effet était encouragée par l’Empire car elle était un symbole de bonne conduite, une bonne conduite qui créait un bon foyer et par extension une société équilibrée. Certains intellectuels continuaient de considérer la chasteté comme une valeur bénite mais car ils voyaient en la montée de l’éducation des filles une menace qui devait être étouffée en continuant de limiter les femmes à ce rôle. Quant aux critiques conduites sur la pression de la chasteté, elles étaient diverses et parfois confuses ou contradictoires : certains intellectuels considéraient la loyauté maritale comme une vertu nécessaire mais désapprouvait le culte sans pour autant réellement travailler à le bannir, d’autres considéraient les nombreux exemples historiques de chastes martyres comme des exemples sans valeur et futiles. Selon l’auteure, parmi ces « scholars », les « meliorists » sont ceux qui ont étudié le plus en profondeur l’archétype de la femme chaste et ses dérivés : s’ils considéraient la chasteté et la loyauté comme des vertus fondamentales, ils désapprouvaient le culte, l’automutilation et le suicide de ces veuves chastes et portaient en éloge des femmes honnêtes, utiles et altruistes même dans une situation de désespoir ; le suicide étant considéré comme un acte immoral de lâcheté. Les « presentists », eux, ont ignoré ou moqué ces exemples de chastes martyres, avançant qu’elles exposaient des vertus privées et qu’elles se sont sacrifiées pour une personne et non pour une nation, leur sacrifice est donc inutile. Simultanément, émergeait un nouvel archétype féminin : celui de la femme publique. Influencée par un modèle de l’héroïne occidentale, la femme publique émerge avec la diffusion de l’éducation des filles et les troubles politiques et sociaux de la fin des Qing. Ce nouveau modèle, ce nouveau « type » de femme qui comprenait l’héroïne et la femme étudiante, devait naturellement s’opposer à de fortes critiques : il menaçait l’ordre Confucéen avec des idées étrangères. Cependant, certains scholars étaient favorables à cette émergence de l’héroïne car ils considéraient la femme chinoise « weak, conformist and timorous » (p.64), et ont porté en éloge des exemples occidentaux tels que Florance Nightingale ou Harriet Beecher Stowe. Ces exemples, cependant, ont connu des représentations différentes suivant les idées et motivations des individus et scholars. Concernant la femme étudiante, elle représentait pour l’empire et les conservateurs, le symbole d’un progressisme de plus en plus fort, d’une certaine libération sexuelle, à nouveau d’une influence occidentale  et une menace pour le système des rôles genrés. Cette désapprobation de l’éducation des femmes a mené à de nombreuses accusations sur les écoles, les étudiantes ou les professeures : certaines écoles auraient été des lieux de prostitution, l’éducation encourageait le travestissement des femmes ou encore les relations sexuelles entre femmes.  

Le deuxième chapitre se concentre sur la femme de talent et la mère du nouveau citoyen chinois. Ces deux modèles représentent le passé (la femme de talent) et l’avenir (la nouvelle mère) de la femme chinoise pour les scholars favorables à une éducation plus progressiste, les « archeomodernists ». Selon eux, la femme qui était nommé « femme de talent » par le passé n’était capable que d’écrire des poèmes frivoles, généralisant au passage toute une culture féminine de poème et d’écrit de l’Histoire chinoise, et leur objectif était d’éviter ce modèle et d’amener les femmes vers le modèle  de la mère du citoyen, une mère utile à sa nation. Cette quête de la femme utile et ce rejet de la femme poétesse était naturellement lié à la crise politique et sociale de la fin des Qing et à la révolution culturelle : les jeunes étaient encouragés à réfléchir par eux-mêmes, à se battre pour une révolution, à privilégier la science et les jeunes femmes y voyaient probablement un symbole de la femme chinoise limitée à un art et constamment sujette à ses émotions. Ce point de vue sur le modèle exemplaire de la femme n’a pas, comme l’explique l’auteure, libéré la femme chinoise mais plutôt redirigé ses devoirs : d’une femme devant être loyale à son époux, elle est devenue une femme devant être loyale et utile à sa nation (« They thus shifted the context for women’s loyalty and service from ritualism to nationalism, to her husband and family to the polity », p.90). A propos du modèle de nouvelle mère, l’auteure note que, au tournant du XXème siècle, la maternité s’est retrouvée valorisée et politisée. Elle explique que cette mise en lumière est représentative d’un paradoxe sur la société chinoise et ses rôles genrés : si la notion de maternité était encensée comme essentielle à la réforme nationale, cela excluait, dans un même temps, la femme des sphères politiques. Ces nouvelles théories autour de la maternité utilisent la famille comme microcosme de la nation : les mères doivent pouvoir éduquer les enfants comme de bons citoyens, patriotes et utiles. Si l’éducation intellectuelle et morale des femmes était importante, l’éducation physique avait aussi un rôle prépondérant. En effet, le renforcement du corps des futures mères signifiait une plus grande chance d’avoir des enfants et des futures citoyens en bonne santé et de « strengthen the race » (p.119). Cependant, l’auteure explique que les supporteurs de l’archétype de la nouvelle mère ont sciemment  gommé l’importance du rôle de transmission des mères dans l’Histoire chinoise : en rabaissant la mère aimante du passé, ils omettent son rôle culturel et historique, particulièrement chez les femmes de l’élite, qui était de transmettre à ses enfants les bases de l’éducation classique dans le cadre du « family learning ». 

Enfin, le troisième chapitre aborde les nouvelles hiérarchies globales de l’héroïne. Mélange d’exemples de femmes chinoises et occidentales, la représentation de l’héroïne à l’aube du XXème siècle est multiple et les points de vue sur la relation entre la vertu féminine et l’héroïsme sont divers. Au début du siècle, les figures occidentales étaient célébrées et données en exemple (Harriet Beecher Stowe, Madame Roland) et les caractéristiques dites « occidentales » était glorifiées, ainsi si Hua Mulan était une figure célèbre, son patriotisme était comparé à celui des héroïnes étrangères. Si une partie des « presentists » avait cette façon de penser, une autre affirmait que la Chine elle aussi avait ses propres héroïnes, qui si elles étaient moins visible dans les documents historiques n’en étaient pas moins courageuses que les occidentales. Ainsi, l’auteure nous donne en exemple plusieurs héroïnes de la nation chinoise telles que Ti Ying ou Qi Wanzhen. Cependant, Joan Judge note que ces deux exemples sont des exceptions à une tradition chinoise, celle de la femme guerrière. En effet, dans les comptes rendus historiques, la majorité des héroïnes citées sont des femmes guerrières et une des caractéristiques constantes est le fait qu’elles n’agissent pas en tant que « femme » mais en tant qu’ « homme » et qu’elle retrouve sa féminité après avoir agi pour sa nation. Ainsi, elles sont célébrées pour avoir agi « comme un homme » et leur travestissement est « pardonné » car elles ont été utiles à leur pays et ont ensuite retrouvés leur position de femme. Dans une dernière partie, l’auteure s’intéresse à la « new-style heroine », ces femmes du début du XXème siècle vivant souvent à l’étranger, s’investissant dans la révolution et souhaitant surpasser l’objectivisation, la généralisation de la femme chinoise. Ces activistes, telles que Yi Qin ou Qiu Jin, avaient pour but de rejoindre les hommes dans la révolution, d’être entendue et écoutée : cet investissement s’est cependant opéré dans une acceptation et un rejet simultané de leur identité féminine, une revendication de traits « masculins », un rabaissement de la femme du passé ; en tout une confusion dans la construction d’un féminisme.  Cette lutte dans l’identité et la place de la femme a été nourrie et mise à l’épreuve par les évènements historiques, la révolution et l’influence occidentale donnant une voix aux jeunes chinoises sans complètement les inclure dans les changements majeurs de la politique ou de la société. 

Ainsi, Joan Judge peint avec cet ouvrage une palette des représentations de la femme en Chine, accompagnée pour chacune d’études et de points de vue différents. Elle a voulu montrer à quel point l’histoire de la femme chinoise a été citée, utilisée, parfois manipulée pour servir des nouvelles idées et représentations de la femme au tournant du XXème siècle. Comme elle l’explique, afin d’étayer son développement, ses sources incluent de nombreux documents : des récits historiques, des magazines, des écrits, des journaux intimes, des biographies ; les documents qui auraient été disponibles à un individu du XXème siècle (« I examine a range of the often hybrid materials simultaneously available to a single turn-of-the-twentieth-century reader. », p.16). Cependant, j’ai eu l’impression que l’utilisation de ces nombreux exemples ont rendu la lecture quelque peu difficile et confuse mais, sachant qu’il s’agit d’expliquer les représentations de ces textes historiques, je comprends qu’il aurait été dommageable de ne pas les citer. L’ouvrage aborde un thème très intéressant et de façon approfondie puisqu’il ne s’agit pas seulement de la condition des femmes mais de comment sont représentées les femmes du passé, par qui et pourquoi et comment cela a une influence sur les dynamiques des genres dans la société du moment T.

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