Thursday, December 21, 2017

Chiang Kaï-Shek, incontrôlable révolutionnaire

Chiang Kaï-Shek fut le président du Kuomintang de 1938 à 1975, et dirigea la Chine continentale par deux fois : de 1928 à 1931, puis de 1943 à 1948. Il se réfugia à Taïwan, où il réfugia également la république de Chine après l’arrivée au pouvoir du Parti Communiste Chinois sur le continent. La République de Chine à Taïwan sera littéralement sauvée par le gong : la guerre de Corée éclate en 1950 et occupe l’armée Populaire dirigée par Mao Tsé-Toung, suivie de la guerre du Vietnam. L’histoire n’aura pas laissé le temps à la République Populaire de Chine d’achever sa réunification. 
D’abord Anti-impérialisme, et plus précisément anti-Qing (donc anti-mandchou), puis anti-britannique, anti-japonais et enfin anti-communiste, ayant pour objectif principal de faire de son pays une démocratie basée sur le pluripartisme, ouverte sur le monde, unifiée et indépendante, Chiang Kaï-Shek se joint à la Ligue Jurée (同盟會) dès le début du XXème siècle, fait ses classes au Japon dans un but conspirationniste contre la dynastie en place et le système impérialiste tout entier, participe à la révolution de 1911, se joint à la chasse de Yuan Shikai du pouvoir, demeure aux côtés de Sun Yat-Sen lors de la fondation de son parti de la révolution Chinoise (中華革命黨) pour lutter contre un Kuomintang qui aurait mal tourné, dirige la lutte contre l’oppression Nipponne…… Par ce type de description, il pourrait s’imposer comme le souverain d’une Chine libre et indépendante. Et pourtant…
Du plus haut que puissent mes humbles connaissances me porter, Chiang Kaï-Shek ne semble pas susciter le soutien ni l’admiration des sinologues d’aujourd’hui. Tout au contraire, il m’apparaît même être l’objet de certaines déceptions, avec parfois un arrière-goût de mépris. À la lecture de certains documents le concernant, j’eus presque la sensation que l’auteur regrettait jusqu’au fait de devoir lui attribuer une place dans l’histoire. Dans le livre Chiang Kaï-Shek : Le grand rival de Mao, l’auteur Alain Roux conclue son introduction par une phrase marquante : “par trois fois, Chiang ne se montra pas à la hauteur de sa destinée”. Immanuel Chung-Yueh Hsü (徐中約), un historien Chinois implanté aux Etats-Unis, reproche aux décisions politiques de Chiang d’avoir fait perdre à la Chine “sa plus grande opportunité  de démocratisation”. Christian Henriot, pour sa part, lui tient notamment rigueur de son manque de compétences en stratégie durant l’occupation Japonaise —— ce que l’on comprend sans mal à la lecture d’Alain Roux. 
Pour moi pauvre apprenant, il est délicat de saisir la pensée profonde de Chiang Kaï-Shek, qui se délecte des oeuvres d’Alfred Marshall et d’Adam Smith, tout en soutenant corps et âme le modèle URSS ; se fait dirigeant de la guerre contre le Japon, en y ayant vécu des années durant et ayant pactisé avec lui, devient le “Général Rouge”, en étant l’allié des commerçants Chinois de Shanghai… 
D’une manière très personnelle je dirais que la personne de Chiang Kaï-Shek m’est à certains égards plus marquante que les décisions qui en découlent.

Dans les débuts de sa vie, Chiang Kaï-Shek n’est guère qu’un enfant issu d’une famille modeste, et dont les capacités intellectuelles ne sont pas véritablement mises à profit. Son éducation est très traditionnelle : la pensée confucéenne lui est, comme à bon nombre de ses contemporains, inculquée par l’apprentissage sans grande compréhension des entretiens de Confucius et des fameux vers à trois caractères (三字經), qui relatent les bases de l’enseignement de Confucius et de Mencius. Cet apprentissage laissera une trace dans sa personnalité et dans son histoire, mais ce qui semble le plus décisif pour la création de sa personne, c’est la haine qu’il voue à son père et sa piété envers sa mère. Une piété qui s’apparente d’ailleurs, de ce que j’ai pu en lire, plus à un désordre psychologique qu’à un véritable héritage confucéen. Aussi, la mère de Chiang usera ad vitam eternam de droits sur lui, lui faisant dans un premier temps épouser Mao Fumei à l’âge de quatorze ans, puis, plus tard, l’empêchant de s’en séparer tant que celle-ci ne lui aura pas fait un fils : Chiang Ching-Kuo. Cette relation mère-fils (pathologique ?) lui fera entamer une “désertion”, et manquer une bataille quand, en 1921, il désobéit aux sommations du Docteur Sun de se rendre à Canton, sur la base d’une prémonition de la mort de sa mère. Un futur proche lui aura pourtant bien donné raison. Mais, si sa piété filiale découlait effectivement de son éducation confucéenne, son père n’en aurait-il pas également fait l’objet, et son comportement dans son ensemble n’en serait-il pas le miroir ? Or, d’après Alain Roux, ce ne serait que son mariage avec Chen Jieru, à l’année de la mort de sa mère, qui aurait changé drastiquement le comportement (ou du moins en surface) de Chiang Kaï-Shek, alors acolyte important de Sun Yat-Sen. Ce n’est donc qu’alors qu’il passa de débauché, bon buveur coléreux, époux violent et émotionnellement instable ; à confucéen droit, fidèle à sa femme (ou presque) et apaisé. Ses passages en lieux de joie, quant à eux, transitèrent de fréquents et assumés à occasionnels, discrets et repentis. Cette rapide conversion ne lui aura pas pour autant fait changer de comportement vis-à-vis de son fils Ching-Kuo, pour qui le mépris n’aura jamais pris fin.

Chiang Kaï Shek commence sa carrière politique avant elle-même et par le bas de l’échelle. Il ne fera ses classes et l’armée non pas pour défendre sa patrie, mais pour renverser le régime en place : celui d’une dynastie impériale Mandchoue qu’il voit, lui, comme des étrangers parasitant le pays. La xénophobie -si ce terme n’est pas anachronique- chez Chiang restera d’ailleurs une composante essentielle de sa pensée politique. Aussi, il tient assidûment un Journal, dans lequel il relate, chaque jour, les événements de la journée et certaines de ses pensées. Or, c’est dans celui-ci qu’il écrit, en 1924, que la “libération de l’humanité” ne peut s’accomplir sans “l’extermination des  barbares Anglais”. C’est pour le moins révélateur. Après la révolution de 1911, il se retourna à Canton, sous les conseils de Dai Jitao, un défenseur des trois principes du peuple, pour “protéger Sun”. Il devint vite un personnage important dans les cercles de Sun Yat-Sen, et en 1923, c’est avec toute sa confiance qu’il se rend à Moscou pour le représenter. Chiang se dit ravi de ce qu’il vit en URSS, le communisme, fleurissant dans sa pensée, avait déjà laissé un certain ornement à son discours. Peut-être son fanatisme pour Sun fut-il le seul rempart qui l’empêcha de rejoindre les rangs du Parti Communiste de Mao ? Ou était-ce justement ce même fanatisme pour Sun qui le fit s’allier avec les rouges ? En effet, les idées sociétales du père de la Patrie tendaient également, en certains points, vers le communisme, dans une mesure toutefois moindre à celles de Chiang. Les trois principes du peuple, qui forment l’idée principale de la pensée politique commune de Sun et de Chiang, porte d’ailleurs comme troisième principe le bien-être du peuple, qui fut associé par Borodine, représentant Soviétique, au système de la Nouvelle Politique Economique Russe, sur laquelle je ne m’attarderai pas. Ces mêmes trois principes du peuple, qui ne laisse pas le lecteur sans une pensée vers l’idéologie Marxiste, sont à plusieurs reprises appelés “l’idéologie de sauvetage du pays” (救國注意) par Dai Jitao, dans son livre Fondements philosophoques de la pensée de Sun. Mais par dessus tout, l’objectif principal de Sun et de Chiang restait, comme dit précédemment, la réunification du territoire Chinois, bien prioritaire face au système à y mettre en place. Or donc, après la mort du Docteur Sun, Chiang Kaï-Shek se révèle être ce qu’il avait toujours été : un anticommuniste pro-capitaliste (deux termes qui ne vont pas toujours de paire), à la solde des commerçants Chinois. Pour Alain Roux, cet engouement pour le modèle soviétique aurait été une ruse, mise en place pour l’obtention du soutien militaire Russe, indispensable à la mise en pratique de sa révolution. Pour ma part, je laisse à cette hypothèse un humble acquiescement prudent : certes mes connaissances sur le personnage de Chiang Kaï-Shek sont fort loin d’égaler celles de Monsieur Roux, mais le caractère qu’il dépeint de ce même personnage me semble incompatible avec de telles hypocrisies. Comment un individu aussi sûr de soi et coléreux que Chiang pourrait-il avoir une quelconque conversation apaisée avec un révolutionnaire rouge tel que Borodine, s’il n’était pas lui-même en osmose avec l’idéologie communiste et le modèle soviétique ? Quoi qu’il en soit, le soutien militaire aura été accordé au Kuomintang, et permettra l’ascension de Chiang Kaï-Shek.
En 1928, arrivé au pouvoir, il installe sa capitale, toujours selon le choix de Sun Yat-Sen, à Nankin, alors que celle-ci avait déjà perdu tout son éclat. Très vite, la ville devint un grand mémorial du Docteur Sun, aménagée pour refléter la volonté de ce dernier : une Chine moderne et occidentalisée respectant son propre héritage culturel. C’est aussi ce que Chiang avait profondément admiré durant son séjour au Japon. Comme prévu, Chiang fit d’abord de sa nouvelle république une dictature militaire qui, certes à l’instar de l’idéologie Marxiste, était totalement indépendamment de celle-ci une étape de transition vers un système démocratique. Durant la bataille de Shanghai, Chiang révèle ses compétences en stratégie militaire : peu glorieuses. Ses hésitations au combat, combinées à son entêtement naturel, firent la défaite de la Chine, dans une hécatombe qui divisa son armée, et lui fit perdre ses villes les plus importantes une à une, à commencer par Shanghai, vitale à l’économie Chinoise que la crise de 29 n’avait pas épargnée. Par extension, ces erreurs firent la défaite du Kuomintang, puis, par surextension, la chute de la République de Chine ; une dictature militaire ne pouvant aller bien loin dans une pénurie de militaires, et un Etat n’étant guère voué qu’au déclin fatal, si son unique parti, par essence plus fort que l’Etat lui-même, sombre. Chiang Kaï-Shek n’eût plus de talent dans la lutte contre le communisme que dans la lutte contre l’invasion Japonaise. 


L’héritage de Chiang Kaï-Shek est donc une République de Chine calfeutrée sur son île, n’ayant survécu que par une chance insolente à son destin funèbre. 

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